BATIR AFRICA

AVEC L’AMOUR ON PEUT GUÉRIR (2) (NENE Fatou)

Quelques heures plus tard, elle dîna en compagnie de sa mère. Le repas se déroula en silence, ce qui n’était pas de coutume. Mme Koumoué sentit que quelque chose préoccupait sa fille. Malgré la bonne humeur que celle-ci avait affichée durant la journée, elle lui trouvait une nouvelle lueur dans le regard. Cependant, elle saurait l’attendre. Elle savait qu’il ne fallait pas la brusquer. Si son bébé devait se confier, peu importe le temps que cela prendrait, elle le ferait. Et ce fut donc sans surprise qu’elle apprit qu’Ayaba avait décidé de rester dormir à la maison.

-Je suis épuisée. Je vais me coucher. Bonne nuit Maman.

-Merci. Douce nuit N’nan.

Ce qui ne manqua pas de l’intriguer. Ayaba avait sacrifié le rituel du salon. En effet depuis longtemps, la famille Koumoué avait pour habitude de se retrouver au salon, après le dîner, pour échanger. Ces retrouvailles remplaçaient les séances de conte au clair de lune de nos villages. Ils y étaient tous, car c’était le moment où ils pouvaient parler franchement, où des décisions importantes furent prises.

Les jours se succédèrent, identiques. Mme Koumoué devint de plus en plus inquiète pour sa fille. D’autant plus qu’elle avait entendu des pleurs provenant de la chambre d’Ayaba, tard dans la nuit, lorsqu’elle se rendait dans la cuisine. Mais connaissant sa fille, elle savait qu’il fallait attendre. Et elle souffrait de voir sa fille dans un tel état.

De son côté, Ayaba avait pris une grande résolution ; celle d’avouer son statut à sa mère.

Une semaine plus tard, assises à la terrasse à l’ombre du parasol, Ayaba et sa mère sirotaient leur jus d’orange. Elles devisaient joyeusement. De temps en temps, la mère jetait des regards à sa fille. Dans les yeux de cette dernière, elle y décela la lueur qu’elle avait lue à son arrivée. Elle sentait la préoccupation de sa fille.

Quand à Ayaba, elle se disait que c’était le moment de parler à sa mère.

-Mamita, je souhaiterais te parler, commença Ayaba. Aussi sa mère se redressa, essaya de maitriser le tremblement de ses membres. Tout en feignant l’indifférence, elle répondit.

-Je t’écoute N’nan.

-C’est très difficile, Mamita. Je ne sais pas par où commencer (Mme Koumoué décida de ne pas l’interrompre). La voix cassée par les sanglots. Te souviens-tu de mon dernier voyage lors duquel j’avais été internée dans une clinique ? (Sa mère n’osa pas parler, elle opina de la tête). Bon. J’ai fait un bilan de santé à mon retour. (Elle inspira profondément.) Les résultats ont montré que je suis séropositive ; (la gorge nouée, elle continua)j’ai fait le test de dépistage du VIH –SIDA et j’ai été déclarée positive.

Passée la minute de la stupeur, Mme Koumoué explosa de colère.

- Comment as-tu osé te taire tout ce temps – là ? Garder ça toute seule ? Ne me fais-tu pas confiance ? Je suis ta mère, martela – t- elle. Ou croyais-tu que j’allais t’abandonner ?

Ayaba regarda sa mère avec stupeur. Mme Koumoué se calma et alla prendre sa fille dans ses bras, elle pleurait.

- N’nan, pourquoi, ne m’as-tu rien dit ? Je sais que ça n’aurait rien changé. Mais j’aurais voulu partager ta douleur. Ne dit-on pas qu’une peine partagée est supportable ? N’nan, pardonne – moi de ne pas être allée au devant de toi. Tu es ma fille et jamais je ne t’abandonnerai, il faut que tu le saches. Mère et fille sanglotèrent.

Ayaba était loin d’imaginer cette réaction de sa mère. Jamais, elle n’avait vu celle – ci dans une telle colère. Peu après, elles se calmèrent. Mme Koumoué tenait sa fille dans les bras. Elles se rassirent.

- Depuis combien de temps le sais – tu ?

- Deux jours avant mon arrivée chez toi ;

- Qui d’autre le sait ?

- Personne. Au fait, Mamita, je sais que tu as raison ; je n’aurais pas dû le garder pour moi toute seule ; mais j’avais décidé de ne le dire à personne. Tu es donc la première personne qui l’apprend.

- Oh ma fille ! j’imagine que ça a dû être difficile pour toi.

- Très dur. Tout s’écroulait autour de moi.

- As-tu rencontré un médecin ?

- Oui. Je dois commencer mon traitement la semaine prochaine.

- Ma fille, tu n’es pas sans savoir qu’il va falloir adopter une certaine hygiène de vie. Je ne te demande pas de tout réorganiser dans ta vie. Cependant, il faut que tu tiennes compte de certains paramètres. Je sais que depuis toujours tu ne te nourris pas bien (Ayaba s’esclaffa).Non ne ris pas. C’est vrai, tu dois améliorer ton alimentation, afin de ne pas être exposée à certains bobos.

Elles discutèrent encore quelques heures jusqu’à ce que Mounia vienne les prévenir de la visite d’Affala Marcelle. Cette dernière ne tarda pas à apparaitre, chargée d’un sac. Ayaba se leva pour l’accueillir.

- Bonjour tantie, laisse, je vais te décharger.

- Merci Youyou, répondit – elle en s’asseyant. Comme je ne te voyais pas venir, je t’apporte les médicaments que je t’avais promis.

- Eh tantie ! Il ne fallait pas te déranger, j’avais décidé d’aller te voir ce soir même.

- Au fait c’est un prétexte pour venir papoter un peu avec Mamita. Tiens, en lui tendant un sachet contenant une poudre jaune ; ça c’est pour le « djè kouadio » (le paludisme), on mélange dans la bouillie pour boire. Et cette poudre rouge que tu vois, c’est contre « le coco », on écrase avec du gingembre, puis on purge. Enfin celle-là, mélangée avec le miel est un remède très efficace contre les plaies de ventre. Il suffit de le consommer tous les jours pendant sept jours.

- Merci beaucoup tantie !

- Eh c’est bon ! Je n’ai fait que mon devoir de mère.

- Bon, je te laisse en compagnie de Mamita, je vais ranger mon précieux colis, dit-Ayaba en se sauvant.

Mme Koumoué se redressa.

- Enfin, j’allais finir par me demander si je n’étais pas devenue transparente. Tellement tu étais occupée par ta fille.

- Ne sois pas mauvaise langue ; je ne t’ai pas oubliée. Voici un remède pour tes crises d’arthrose. C’est une pommade que tu dois frotter sur tes membres toutes les nuits, surtout en période de fraicheur.

- Merci.

- Là au moins tu ne diras pas que je n’ai d’yeux que pour Ayaba ; ce qui est d’ailleurs normal. C’est mon rayon de soleil.

Mme Koumoué poussa un profond soupir.

- Ça ! Qui ne le sait pas ?

- Venons à la véritable raison de ma visite ; j’ai appris qu’une dame doit envoyer du bon poisson fumé…

Ayaba était encore dans sa chambre lorsque ses deux mamans partirent au marché. Elle se remettait peu à peu de ses émotions. Couchée sur le lit, elle passa en revue la scène de la terrasse.

Quelques heures plus tard, son sommeil fut interrompu par l’irruption brutale de ses frères dans sa chambre.

- Ah ! C’est ici que tu te caches. Tu ne croyais pas quand même que tu allais être la seule à bénéficier des câlins de Mamita, demanda Yann.

Ismaël la tira du lit.

- Galimatiace (surnom qu’ils lui ont donné du fait de ses mauvais tours), aller debout !

- Que faites-vous ici ? Sortez de ma chambre !

- Ne crie pas, fit Yann, en lui faisant des chatouillis. On tient là notre revanche. Il n’ya personne pour te venir en aide.

Ayaba se tordait de rire.

- Honte à vous ! Persécuter une jeune femme sans défense.

- Sans défense, toi, s’exclama Ismaël.

- S’il vous plait, supplia Ayaba.

- Ok, acquiesça Yann.

Elle se blottit contre lui.

- Vous m’avez manquée, en le serrant plus fort dans ses bras.

- Je veux des câlins aussi, dit Ismaël en venant les rejoindre. C’est toujours un délice de te retrouver.

C’est ce tableau touchant que Mme Koumoué vit en franchissant le seuil de la chambre. Emue, elle marqua un temps d’arrêt avant de signaler sa présence.

- J’ai vu la voiture d’Ismaël, dit-elle, je me suis empressée de rentrer.

- Mamita, firent-ils en chœur. Ils l’embrassèrent.

- Où sont vos femmes ?

- Nous sommes célibataires aujourd’hui, répondit Ismaël. J’ai déposé Amira et les enfants chez Yann. Et nous avons décidé de venir téter.

- Cependant, Galimatiace nous a devancés, continua Yann. Et pour cela nous lui avons fait sa fête.

- Ah bon, s’étonna Mme Koumoué.

- Mamita, c’est vrai. Ces deux hommes du Neandertal m’ont maltraitée en ton absence, snifa Ayaba.

- J’espère que tu t’es défendue.

- Comment aurais-je pu ? Ils m’ont eue par surprise.

- Mamita, nous avons simplement joué avec elle, répondit Ismaël avec une petite voix d’enfant.

Tous éclatèrent de rire. Pour conclure Mamita demanda à son petit monde d’aller au salon. La discussion tourna autour de la grossesse de Kassinabin, la femme de Yann ; et c’est après le diner que les frères Koumoué rentrèrent chez eux.

Ayaba se transforma, les trois jours suivants en un véritable tourbillon. La myriade d’informations à recueillir pour son traitement, des plus importantes aux plus infimes ne la démonta pas. Au contraire, chaque journée lui était source de motivation, et son énergie semblait sans borne.

A la fin de la semaine, elle y voyait déjà plus clair. La foi en Dieu et l’amour des siens allaient être nécessaires, mais elle surmonterait son statut. Pour la première fois, depuis l’annonce de son résultat, elle se sentit confiante en l’avenir, prête à mener sa vie sans s’affliger, ce qui lui semblait exaltant.

NENE Fatou http://wp.me/p2Iizl-XT

225NOUVELLES



08/07/2013
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