BATIR AFRICA

SI SEULEMENT...FIN (Mélissa GUEI)

Je suis resté immobile. Tout était calme autour de nous. Il respirait très fortement. Mon dos en contact avec sa poitrine ressentait toutes ses vibrations. Nous sommes restés dans cette position pendant environ un quart d'heure. Je ne sais pourquoi je n'avais pas peur. Peut être parce que j'espérais qu'il change ma vie.

 

- Comment tu t'appelles? Tu veux être mon ami? Tu as quel âge?

- Ton ami? A ton âge, tu n'as pas d'ami? J'ai quinze ans. Je m'appelle Hamidou. Que fais-tu ici à pareille heure?

- Hamidou. Comment t'es tu retrouvé ici?

- Ma mère est morte. Je n'ai plus personne. Où veux tu que je sois? Et tu ne m'as toujours pas répondu.

- Je suis venu te voir parce que tu m'intéresses. Je veux être ton ami.

 

Tout ce temps, nous étions toujours dans la même position. Je me sentais bien comme cela. Il sentait bon. Entre deux respirations, je sentis sa main toucher la mienne.

- Oh que fais tu comme ça? J'essaie de m'endormir, vois-tu? Tu ne pourrais pas revenir dans la journée?

- Allez viens, je t'emmène. Je veux te montrer là où je vis. Et puis on pourrait manger quelque chose. Allez viens!

- Manger? Ok je te suis. Ca fait deux jours que je me nourris d'eau uniquement.

 

Dans mes plus beaux rêves, j'imaginais qu'il m'emmènerait dans le kiosque de Daouda, situé juste devant le marché, manger des pates. Erreur. Il me tira jusqu'à sa voiture. J'imaginais déjà les pires scénarios de meurtre. "Un adolescent assassiné dans la nuit d'hier dans la forêt du Banco". " Un orphelin lynchéprès du marché" etc... On ne commence à aimer sa vie que lorsqu'on se rend compte que d'une seconde à l'autre, on pourrait la perdre. Tout d'un coup, je regrettais tous ces remords que j'entretenais au quotidien, toute cette vaine rancune que je nourrissais... Et pourtant, j’étais assis à l'arrière de sa Mercedes, peinard, calme, muet et étrangement content. On avançait en silence sur la rue déserte qui menait au centre-ville. Il essayait de créer une conversation, sans succès. Je me demandais déjà si j'allais avoir droit à des funérailles. Maman en avait-elle eu? Après, je me suis dit que ce monsieur à l'allure responsable et issu d'un milieu très aisé avait mieux à faire que me tuer. Où était donc passé mon optimisme à son sujet? Une fois de plus, j'étais à nouveau convaincu qu'il venait changer ma vie. Mes doutes se confirmèrent lorsqu'il gara sa voiture devant un restaurant très class et me fit signe de descendre. Moi? Entrer dans un coin si chic? J'avais toujours mangé dans la rue. Toujours. Je lui fis signe de m'apporter la nourriture dans la voiture simulant de m'être endormi. C'est ce qu'il fit. Il m'apprit que ce plat s'appelait "pizza". Cela sonnait tellement bizarre à mes oreilles. Le gout était encore plus bizarre mais unventre vide n'a pas le temps de jouer à Masterchef. La dernière fois que j'avais bu une sucrerie, j'avais dix ans. C'était à l'occasion de la Tabaski. J'étais très ému. J'essayais de parler pour me convaincre que ce n'était pas un rêve. Il me regardait en souriant. Il souriait comme dans les films. Après avoir atteint la satiété, je lui dis merci. Il me dit que cela n'était rien comparé à tout ce qu'il me donnerait si j'acceptais d'être son ami. Intéressé par l'offre, je lui demandai les conditions pour devenir son ami.

- Il faut juste que tu acceptes de venir avec moi dans ma maison. Tu auras une chambre à toi tout seul. Avec une télé accrochée au mur et puis un split. Et tout ce que tu voudras.

- Une télé accrochée au mur? Il n y a pas de table chez toi? Et puis c'est quoi un split? Tu me donneras encore des "pissa"? J'aurais droit à tous les bons plats des blancs? Tu me donneras mille francs si je te le demande?

 

 

Je n'avais pas encore fini de poser mes nombreuses questions et on avait déjà pris la route. Il souriait toujours - comme dans les films. Je savais. Ma vie allait changer. C'est maman qui l’ avait envoyé, j'en étais sûr. Une chambre pour moi tout seul? Hum. Avec un lit, il avait dit. J'aimerais bien voir ça.

 

 

 

Je me suis réveillé le lendemain matin dans une chambre de prince avec, à mon chevet, un petit déjeuner de roi. Tout était si beau chez Alexandre. Il vivait dans une grande maison, dans un quartier reculé de la ville. Seuls deux gardiens et une gouvernante, avec de sérieux problèmes d'audition l'aidaient à peupler son château. La maison avait en son sein terrain de basket et piscine, mini cinéma et salle de jeux, plusieurs salons et chambres. Comme à la télévision. De ma fenêtre, j'avais une belle vue sur le grand jardin. J'essayais de me redresser pour prendre un croissant. C'était ma première fois que j'allais en manger. Mais je ne me sentais pas bien dans ma peau. Cette nuit avait été spéciale. Il en fut de même pour toutes les autres nuits qui l'ont suivie. Mes journées étaient paradisiaques. Je mangeais, buvais et m'amusais à volonté. Je commençais déjà à oublier toutes les affres de mon existence. C'était tout le contraire pendant mes nuits: elles étaient infernales. Alexandre avait été très gentil de me recueillir, pauvre gamin que j'étais, pour faire de moi une personne qui ne manque de rien - a priori- car en réalité, le prix de ces dons, c'était ma dignité. La première nuit, alors que j'étais déjà profondément endormi, il se glissa à coté de moi, exactement comme la première fois et il réalisa ses réelles motivations. Il me viola. Bien sur, je me suis débattu, je criais de toutes mes forces, je le frappais mais en vrai, je ne faisais que m'affaiblir. Et puis, Alexandre a une carrure imposante, il finit par prendre le dessus... Chacun de ses mouvements était un coup de marteau sur mon crâne. Larme et sang coulaient. Il était dans un état second pendant que je criais. Je le maudissais. J'appelais Dieu. Rien. Je regrettais amèrement de l'avoir suivi. Toujours rien. Le mal était déjà fait. C'était un désastre. Je me sentais vide, inutile et bon pour la poubelle. Il s'excusa et me dit, ce soir là, que ce n'était que pour un moment et qu'après j'aurais la latitude de retourner dans la rue avec tout ce que je voulais emporter. Mais nenni!

 

 

Je n'ai pas le droit de sortir. Souvent, des hommes autres qu’Alexandre, surement ses amis, viennent coucher avec moi. Je suis devenu un objet sexuel. Pire qu'une chose. Un prostitué, un gigolo. Un vil instrument de péché. On m'avait acheté avec de la nourriture, un lit, un sourire, un leurre de mieux-être. Oh Dieu pourquoi m'as tu abandonné? Alexandre me donne souvent de la drogue pour que je puisse oublier tout cela et me "surpasser au lit". Que Dieu me pardonne. Dans mes débuts, j'ai essayé une fois de me suicider mais il faut croire que même la mort ne veut plus de moi. Je me morfondais tous les jours. Je me sentais pitoyable. Mais jour après jour, je commence à m'habituer à cette vie sans échappatoire et y trouver satisfaction. Après tout, je mène une vie de prince et aucun bonheur ne s'atteint sans souffrance. J'ai perdu cette culpabilité, cette innocence, ce noble sentiment qui me faisait me sentir impur.

Si seulement, comme tout le monde, j'avais des parents, je ne me serais pas retrouvé dans la rue. Si seulement, ce maudit soir, quand il me proposa son amitié, dans la rue, je ne l'avais pas suivi, rien de tout ceci ne me serait arrivé. Si seulement , j'étais encore un mineur et que j'avais des preuves, j'aurais pu porter plainte contre ce monstre. Si seulement , quelqu'un pouvait m'aider, je me serais enfui loin de cette maison. Si seulement, il me restait un peu d'espoir et de dignité, je me serais battu corps et âme pour retrouver mon intégrité même si c'était pour retomber dans une vie de misère. [...]

 

Si seulement l'homosexualité n'était pas vue comme la pire des iniquités, je vivrais en de bons termes avec ma conscience et peut être que je serais plus heureux parce que de toute évidence, c'est la vie que je vais mener jusqu'à la fin de mes jours. Une vie de chien.

225NOUVELLES



02/07/2013
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